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  • Malvina ARTHEAU

Le langage inclusif c’est comme un clignotant, tu ne le mets pas juste quand ça t’arrange

J’utilise le langage inclusif dans tout ce que j’écris. C’est un signal, une intention, un réflexe. Comme le clignotant en voiture pour annoncer qu’on va tourner. Ce n’est pas une décoration de Noël, un petit bruit agaçant dont on se passerait bien, un bouton sur lequel on appuie quand ça NOUS arrange (« laisse-moi passer je VEUX tourner ») et qu’on oublie d’utiliser quand ça arrange les autres (« oups, pardon vélo, je t’ai pas prévenu, pardon, t’as eu la peur de ta vie, mais t’es en vie, tout va bien donc »).

J’ai commencé à l’utiliser comme une expérience, parce que je n’étais pas vraiment sûre de l’utilité de la chose. Mais intriguée, j’ai voulu essayer, me rendre compte par moi-même.

CC BY-SA 4.0 Chabe01 Source : WikimédiaCommons

L’habitude se prend très vite

Premier constat : si c’est un peu contraignant au début, l’habitude se prend très vite. On commence par mettre des points médians partout. Comme le raccourcit clavier ( alt0183 ) n’est pas des plus pratiques on s’en fabrique un autre. Et petit à petit on repère les mots épicènes : ces mots hyper pratiques qui ont la même forme pour les deux genres comme : enfant, adulte, jeune, élève, partenaire… ou qui désignent indifféremment un genre/sexe féminin ou masculin : une personne, un être humain, une grenouille, un bébé… Et les phrases elles-mêmes se présentent à nous différemment. On interpelle, on questionne beaucoup plus, on annonce beaucoup moins. En effet, « vous », « tu » sont épicènes, « il », « elle » demandent de revenir au point médian, où d’utiliser le « iel », contraction de « il » et « elle ». Aujourd’hui, c’est de ne pas écrire en inclusif qui me demande un effort, pas l’inverse. Du point de vue de la lecture, c’est pareil (ça va même encore plus vite), la plupart du temps, quand je lis un texte, je ne saurais pas dire à l’issue de la lecture s’il était en inclusif où pas. Pour les affiches ou les annonces en revanche, je le remarque un peu plus, mais sans que cela affecte ma lecture.

L’inclusion ce n’est pas qu’une histoire de genre

Deuxième constat : écrire en langage inclusif c’est aussi se (ré-)obliger à parler à tout le monde, à réfléchir de nouveau à la perception de ce que l’on écrit. Si une femme me lit, comment perçoit-elle ce que je dit (et ce que je ne dit pas) ? Et est-ce que mon texte est également inclusif envers d’autres personnes. Est-ce que, à travers ce que j’écris, d’autres préjugés ne transparaissent pas ? Qui suis-je en train d’exclure, inconsciemment ? L’usage de l’écriture inclusive a accru ma vigilance à mes propres préjugés, même s’il m’en reste encore certainement un bon paquet, bien enfoui sous des couches de bien-pensance et qui ne demandent qu’à pointer le bout de le nez au détour d’une phrase bourrée de bonnes intentions.

Une source de créativité

Troisième constat : à travers ce qui était au début un simple exercice, j’ai l’impression de me réapproprier ma propre langue, et d’en découvrir tous les trésors. Le français est une langue chargée, complexe et riche. On a des accents circonflexes qui nous rappellent un « s » qui était là et n’y est plus, on a des « h » qui s’aspirent et des « h » qui se taisent, avec où sans liaison selon notre degré de nostalgie. On peut avoir l’air fin si on est une fille, ou même l’air fine, et la nuance peut faire débat toute une soirée. S’interroger sur l’inclusion c’est interroger les mots, leur sens et leur histoire. C’est les mélanger d’une nouvelle façon, aller récupérer des pépites oubliées et les mélanger en néologismes savoureux. Bien sûr, il y a mille façons de jouer, mais l’inclusivité est une des règles qui permettent d’entrer dans la partie.

Se remettre en question

Quatrième constat : toute féministe que je me revendique, je tombe encore dans le panneau plus souvent qu’à mon tour. Mais tout récemment c’est l’écriture inclusive qui m’a permis d’identifier ma propre réaction sexiste. Je vois passer un tweet qui me fait sourire:

Je commence à taper ma réponse, quelque chose du genre « c’est une caméra-caché, il te teste cet enfant ! ». IL, ben, oui, au singulier, à priori, si on parle d’un garçon, on dit « il ». Sauf, que, rien dans le tweet de @Biblioinnovation n’indique qu’il s’agisse d’un garçon, ni d’une fille d’ailleurs. Sauf que voilà, pour mon petit cerveau : manga+sang+gens qui se battent = garçon. Et bim ! Heureusement, et c’est aussi ce à quoi servent les réflexes (comme le fait que mettre son clignotant, sans réfléchir, a son utilité), il y une petite alarme qui s’est déclenchée juste avant que j’appuie sur « envoi » : « mais euh, là, ma cocotte, t’as pas un peu oublié ton clignotant ? ». Alors, oui, d’aucun·e me répondront que, questions probabilités, dans la société qui est la nôtre, il y a de fortes chances que manga+sang+gens qui se battent = garçon. Sauf que, justement, on parle de probabilités, de chances, et pas de certitude. Je ne SAIS pas qui est cet enfant. Et si on reste sur la question des probabilités : je ne SAIS pas non plus qui va lire le tweet et s’identifiera à cet enfant. Et là, pour le coup, la probabilité qu’il puisse y avoir une ou plusieurs filles ou femmes qui s’identifient à cet·te enfant, elle grimpe avec le nombre d’abonné·e·s de @Biblioinnovation.

Au fait, ça marche

Cinquième constat : mais au fait, pourquoi je fais tout ça, au départ il s’agissait d’une expérimentation. Sans intention d’en faire une habitude. Alors, pourquoi est-ce que je continue ? Pour moi d’abord, pour toutes les raisons déjà évoquées, mais aussi parce que j’ai constaté que ça fonctionnait. Oui, quand je lis un texte, notamment une affiche ou une annonce écrite en langage inclusif, je me sens… inclue, considérée. C’est curieux non ?

Affiche parisienne : je n'en ai pas trouvé d'autre alors on ne regarde que le titre ;-)

J’ai beaucoup plus envie de répondre à une annonce qui dit « cherchons ingénieur·e développement de projet » que « cherchons ingénieur développement de projet H/F ». Je me dis que derrière la première annonce il y a des gens concernés, qui se sont posés quelques questions et ont fait un choix qui, aujourd’hui, n’est pas anodin. Les affiches rédigées en inclusif me font le même effet, pendant quelques instants il y a quelque chose qui se manifeste, comme une confiance en soi renouvelée. Alors, je me dis, qu’il n’y a pas de raison que d’autres femmes ne ressentent pas la même chose. Vu le nombre de personnes qui vont lire ces affiches et ces annonces, quelques minutes de confiance en soi, ce n’est pas rien. Ce n’est pas une option à négliger. Tout comme le fait de mettre son clignotant quand on va tourner, dans 9 cas sur 10, ça n’a pas servi à grand-chose, mais, une fois sur dix, ça évite au mieux une grosse frayeur au pire un accident grave. Dans les deux cas, ça valait le coup de prendre juste une nouvelle, petite habitude, pas plus contraignante que se laver les dents le matin.

***J'ai eu pas mal de difficultés à trouver des exemples d'affiches en langage inclusif, si vous avez des exemples, je suis preneuse! Et n'hésitez pas à les diffuser partout. On s'acharne facilement sur les affiches qui nous choquent, partageons celles qui nous plaisent!!!

*** Pour la petite histoire, la suite de la conversation avec @Biblioinnovation à confirmé le fait qu'il faut rester vigilant·e avec les probabilités :-D